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Projet Manhattan est le nom de code du projet de recherche menĂ© pendant la Seconde Guerre mondiale, qui permit aux Ătats-Unis, assistĂ©s par le Royaume-Uni, le Canada et des chercheurs europĂ©ens[1], de rĂ©aliser la premiĂšre bombe A de l'histoire en 1945.
Sous la direction du physicien Robert Oppenheimer et du général Leslie Groves, le projet fut lancé en 1942 dans le plus grand secret, suite à une lettre de Leó Szilård co-signée par Albert Einstein au président Roosevelt selon laquelle l'Allemagne nazie travaillait sur un projet équivalent[2].
Le projet Manhattan conduisit à la conception, la production et l'explosion de trois bombes atomiques. La premiÚre, une bombe au plutonium (appelée « Gadget » ; « Trinity » étant le nom de code du premier essai atomique de l'histoire), fut testée le 16 juillet 1945 dans le désert prÚs d'Alamogordo dans l'état du Nouveau-Mexique. Les deux suivantes, l'une à l'uranium et l'autre au plutonium (appelées Little Boy et Fat Man), furent larguées respectivement sur les villes japonaises de Hiroshima le 6 août 1945 et Nagasaki le 9 août.
En 1945, le projet employait plus de 130 000 personnes. Il coûta prÚs de deux milliards USD au total.
Sommaire |
Bien que plus de trente sites de recherche et de production aient Ă©tĂ© impliquĂ©s, le projet Manhattan fut largement mis en Ćuvre dans trois citĂ©s scientifiques dont lâexistence fut gardĂ©e secrĂšte jusquâĂ la fin de la Seconde Guerre mondiale : Hanford dans lâĂtat de Washington, Los Alamos dans lâĂtat du Nouveau Mexique et Oak Ridge dans lâĂtat du Tennessee. Le Laboratoire national de Los Alamos fut construit sur une mesa qui accueillait auparavant la Los Alamos Ranch School. Le site de Hanford, qui atteignit prĂšs de 2 600 km2, prit la place de terres irriguĂ©es, de vergers, dâune voie ferrĂ©e et de deux communautĂ©s agricoles, Hanford et White Bluffs. Les usines d'Oak Ridge, qui couvraient plus de 243 kmÂČ, prirent la place de plusieurs communautĂ©s agricoles. Des familles installĂ©es lĂ depuis des gĂ©nĂ©rations eurent seulement deux semaines pour Ă©vacuer leurs terres.
Certains sites comme le Laboratoire national de Los Alamos et le Laboratoire national d'Oak Ridge sont encore en activitĂ© aujourdâhui.
Durant lâentre-deux-guerres les Ătats-Unis prirent la tĂȘte de la recherche en physique nuclĂ©aire, grĂące aux efforts des physiciens locaux et des immigrants rĂ©cents. Ces scientifiques avaient dĂ©veloppĂ© de nouveaux instruments, comme le cyclotron et dâautres accĂ©lĂ©rateurs de particules, qui permirent de dĂ©couvrir de nouveaux Ă©lĂ©ments, dont les radioisotopes comme le carbone 14.
Le 16 janvier 1939, Niels Bohr arriva du Danemark aux Ătats-Unis pour passer plusieurs mois Ă lâuniversitĂ© de Princeton. Juste avant son dĂ©part du Danemark, deux de ses collĂšgues, Lise Meitner et Otto Robert Frisch (deux rĂ©fugiĂ©s dâAllemagne), lui avaient fait part de leur hypothĂšse selon laquelle lâabsorption dâun neutron par un noyau dâuranium provoque parfois la sĂ©paration de celui-ci en deux parties approximativement Ă©gales et la libĂ©ration dâune Ă©norme quantitĂ© dâĂ©nergie, un phĂ©nomĂšne quâils appelaient « fission nuclĂ©aire ». Cette hypothĂšse se fondait sur lâimportante dĂ©couverte d'Otto Hahn et Fritz Strassmann (publiĂ©e dans Naturwissenschaften au dĂ©but du mois de janvier 1939) qui dĂ©montrait que le bombardement dâuranium par des neutrons produisait un isotope du baryum. Bohr avait promis de garder secrĂšte lâinterprĂ©tation de Meitner et Frisch jusquâĂ ce quâils publient un article afin de leur assurer la prioritĂ©, mais Ă bord du bateau il en parla avec LĂ©on Rosenfeld, en oubliant de lui demander de respecter le secret. DĂšs son arrivĂ©e, Rosenfeld en parla Ă tous les physiciens de Princeton, et la nouvelle se rĂ©pandit Ă dâautres comme le physicien dâorigine italienne Enrico Fermi de lâuniversitĂ© Columbia. Les conversations entre Fermi, John R. Dunning et G. B. Pegram dĂ©bouchĂšrent sur la recherche Ă Columbia des rayonnements ionisants produits par les fragments du noyau dâuranium.
Le 26 janvier 1939, se rĂ©unit une confĂ©rence de physique thĂ©orique Ă Washington D.C., organisĂ©e conjointement par lâuniversitĂ© George Washington et la Carnegie Institution de Washington. Fermi quitta New York pour participer Ă cette confĂ©rence avant le lancement des expĂ©riences de fission Ă Columbia. Bohr et Fermi discutĂšrent du problĂšme de la fission, Fermi mentionnant en particulier la possibilitĂ© que des neutrons puissent ĂȘtre Ă©mis durant le processus. Bien que ce ne soit quâune hypothĂšse, ses consĂ©quences câest-Ă -dire la possibilitĂ© dâune rĂ©action nuclĂ©aire en chaĂźne Ă©taient Ă©videntes.
Dans un discours de 1954 prononcĂ© Ă lâoccasion de son dĂ©part de la prĂ©sidence de lâAmerican Physical Society, Fermi se rappelle cet Ă©pisode :
« Je me souviens avec prĂ©cision du premier mois, janvier 1939, oĂč jâai commencĂ© Ă travailler dans les Laboratoires Pupin car tout est allĂ© trĂšs rapidement. Ă lâĂ©poque, Niels Bohr enseignait Ă Princeton et je me souviens quâun aprĂšs-midi Willis Lamb est revenu trĂšs excitĂ© pour annoncer que Bohr avait divulguĂ© une grande nouvelle. Cette fuite Ă©tait la dĂ©couverte de la fission et au moins les grandes lignes de son interprĂ©tation. Ensuite, un peu plus tard durant le mĂȘme mois, il y a eu une confĂ©rence Ă Washington oĂč lâimportance potentielle du phĂ©nomĂšne de fission nouvellement dĂ©couvert a Ă©tĂ© pour la premiĂšre fois discutĂ©e Ă moitiĂ© sĂ©rieusement comme source possible dâĂ©nergie nuclĂ©aire. »
Les physiciens nuclĂ©aires LeĂł SzilĂĄrd, Edward Teller et Eugene Wigner (tous les trois des rĂ©fugiĂ©s juifs hongrois) Ă©taient convaincus que lâĂ©nergie libĂ©rĂ©e par la fission nuclĂ©aire pouvait ĂȘtre utilisĂ©e dans des bombes par l'Allemagne nazie. Ils persuadĂšrent Albert Einstein, lâun des plus cĂ©lĂšbres physiciens au monde et lui aussi un rĂ©fugiĂ© juif, dâavertir de ce danger le PrĂ©sident amĂ©ricain Franklin Roosevelt dans une lettre datĂ©e du 2 aoĂ»t 1939 dont SzilĂĄrd fit le brouillon. La lettre fait Ă©tat de la possibilitĂ© de crĂ©er des bombes d'une puissance encore inconnueâ: « des bombes d'un nouveau type et extrĂȘmement puissantes pourraient ĂȘtre assemblĂ©es. »
Le texte laisse présager que la Belgique serait un précieux allié pour obtenir de grandes quantités d'uranium : « les sources les plus importantes se trouvent au Congo belge. »
Einstein demande l'appui de Roosevelt, pour que le gouvernement « porte une attention particuliÚre à la préservation de l'approvisionnement en uranium » et qu'il soutienne la recherche sur ce domaine « qui n'est à présent accompli que dans les limites des budgets des laboratoires universitaires ».
Il fait part de ses craintes au sujet de l'Allemagne qui a mis l'embargo sur les ventes d'uranium tchĂ©coslovaque, et oĂč « le fils du sous-secrĂ©taire d'Ătat allemand, von WeizsĂ€cker, est attachĂ© Ă l'Institut du Kaiser Wilheim » qui travaille sur ces problĂšmes.
La rĂ©ponse de Roosevelt fut dâencourager des recherches supplĂ©mentaires sur les implications militaires de la fission nuclĂ©aire. AprĂšs le bombardement d'Hiroshima, Einstein dĂ©clara regretter amĂšrement dâavoir Ă©crit cette lettre (I could burn my fingers that I wrote that first letter to Roosevelt).
La marine de guerre amĂ©ricaine dut accorder une premiĂšre subvention de 6 000 USD, gĂ©rĂ©e par le ComitĂ© consultatif pour l'uranium, pour des expĂ©riences sur lâĂ©nergie nuclĂ©aire, ce qui donna ensuite naissance au projet Manhattan.
Roosevelt crĂ©a le ComitĂ© Uranium prĂ©sidĂ© par le chef du National Bureau of Standards Lyman Briggs. Le ComitĂ© lança de petits programmes de recherche en 1939 au Naval Research Laboratory Ă Washington, oĂč le physicien Philip Abelson travailla Ă la sĂ©paration isotopique de lâuranium. Ă lâuniversitĂ© Columbia, Fermi construisit un prototype de rĂ©acteur nuclĂ©aire aussi appelĂ© « pile atomique » en testant diverses configurations de graphite et dâuranium. Ces empilements de plusieurs tonnes de minerai et de matĂ©riaux permettaient de faire des tests de rĂ©actions en chaĂźne et de vĂ©rifier les premiĂšres hypothĂšses concernant les phĂ©nomĂšnes physiques en jeu.
Vannevar Bush, directeur de la Carnegie Institution de Washington, organisa le National Defense Research Committee (NDRC) en 1940 pour mobiliser les ressources scientifiques amĂ©ricaines au service de lâeffort de guerre. Outre les recherches sur le radar et le sonar, le NDRC prit en charge le « projet uranium », comme on appelait alors le programme de recherche dirigĂ© par Brigg. En 1940, Bush et Roosevelt créÚrent le Office of Scientific Research and Development (OSRD) pour amplifier ces efforts. Ce bureau allait innover dans un vaste Ă©ventail de domaines technologiques et militaires : bombes plus lĂ©gĂšres, vĂ©hicules militaires, matĂ©riel mĂ©dical, etc. Certaines recherches allaient s'avĂ©rer utiles pour les bombes atomiques, en particulier pour amĂ©liorer les dĂ©tonateurs et les explosifs nĂ©cessaires au dĂ©clenchement de la rĂ©action en chaĂźne.
Le projet uranium nâavait pas beaucoup progressĂ© au printemps 1941, quand parvinrent dâAngleterre les rĂ©sultats des calculs d'Otto Frisch et Rudolf Peierls. Un rapport prĂ©parĂ© par le MAUD Committee, un sous comitĂ© du Committee for the Scientific Survey of Air Warfare dirigĂ© par G.P. Thomson, professeur de physique Ă Imperial College (Londres), dĂ©montrait quâune trĂšs faible quantitĂ© dâuranium 235, lâisotope fissile de lâuranium, pouvait provoquer une explosion Ă©quivalente Ă plusieurs milliers de tonnes de TNT.
La National Academy of Sciences incita Ă un effort total pour construire lâarme atomique et le 9 octobre 1941, Roosevelt autorisa son dĂ©veloppement. Le 6 dĂ©cembre 1941, soit un jour avant lâattaque sur Pearl Harbor, Vannevar Bush crĂ©a un comitĂ© spĂ©cial (S-1 Committee) pour guider cet effort.
Lorsque les Ătats-Unis entrĂšrent en guerre en dĂ©cembre 1941, plusieurs projets en cours Ă©tudiaient la sĂ©paration isotopique de lâuranium, la production de plutonium et la faisabilitĂ© de piles ou dâexplosions nuclĂ©aires.
Les scientifiques du Metallurgical Laboratory de lâuniversitĂ© de Chicago, du Radiation Laboratory de lâuniversitĂ© de Californie et du dĂ©partement de physique de lâuniversitĂ© Columbia accĂ©lĂ©rĂšrent leurs recherches pour produire les matĂ©riaux nĂ©cessaires. Ils devaient apprendre Ă sĂ©parer lâuranium 235 du minerai brut dâuranium (contenant 99,3% dâuranium 238) et Ă crĂ©er du plutonium, un Ă©lĂ©ment n'existant pas dans la nature, en bombardant lâuranium naturel contenu dans un rĂ©acteur par des neutrons gĂ©nĂ©rĂ©s par une source dâuranium 235.
Au dĂ©but de 1942, le prix Nobel de physique Arthur Holly Compton organisa le Metallurgical Laboratory de lâuniversitĂ© de Chicago afin dâĂ©tudier le plutonium et les piles Ă fission. Il chargea Oppenheimer des calculs sur les neutrons rapides. John Manley devait aider le thĂ©oricien Oppenheimer Ă trouver une solution en contactant et coordonnant plusieurs groupes de physique expĂ©rimentale dispersĂ©s Ă travers le pays.
La mesure et le calcul des interactions des neutrons rapides avec les matĂ©riaux de la bombe sont essentiels pour la rĂ©ussite de lâarme atomique parce que le nombre de neutrons produits lors de la fission de lâuranium ou du plutonium doit ĂȘtre connu. De plus, la substance entourant lâuranium ou le plutonium doit pouvoir reflĂ©ter les neutrons vers la rĂ©action en chaĂźne avant quâelle ne se disperse. Cette couche externe, le rĂ©flecteur, est conçue de maniĂšre Ă augmenter lâĂ©nergie produite.
Lâestimation de la puissance explosive nĂ©cessitait de connaĂźtre dâautres propriĂ©tĂ©s nuclĂ©aires, comme la section efficace de la rĂ©action des neutrons avec les noyaux dâuranium et dâautres Ă©lĂ©ments. Les neutrons rapides ne pouvaient ĂȘtre produits que dans des accĂ©lĂ©rateurs de particules, des instruments peu courants dans les dĂ©partements de physique en 1942.
Au printemps 1942, Oppenheimer et Robert Serber de lâuniversitĂ© de l'Illinois travaillĂšrent sur le problĂšme de la diffusion des neutrons. Afin de discuter de ce travail et de la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des rĂ©actions de fission, Oppenheimer rĂ©unit un sĂ©minaire dâĂ©tĂ© Ă Berkeley en juin 1942. Les thĂ©oriciens Hans Bethe, John Van Vleck, Edward Teller, Felix Bloch, Emil Konopinski, Robert Serber, Stanley S. Frankel et Eldred C. Nelson (les trois derniers Ă©taient dâanciens Ă©tudiants d'Oppenheimer) conclurent quâune bombe Ă fission Ă©tait rĂ©alisable.
Ce sĂ©minaire dâĂ©tĂ©, dont les rĂ©sultats furent plus tard rĂ©sumĂ©s par Serber dans The Los Alamos Primer (LA-1 online), fournit les premiĂšres bases thĂ©oriques Ă la conception de la bombe atomique ainsi que lâidĂ©e de la bombe H.
Pour dĂ©marrer une rĂ©action nuclĂ©aire en chaĂźne, il fallait atteindre la masse critique soit en percutant deux masses sous-critiques dâuranium 235, soit en faisant imploser une boule creuse de plutonium avec une ceinture dâexplosifs. Serber attribue la premiĂšre idĂ©e dâune implosion Ă Tolman.
Teller imagina une autre possibilitĂ© : en entourant la bombe Ă fission avec du deutĂ©rium et du tritium, une bombe bien plus puissante (Superbomb ou simplement Super) pouvait ĂȘtre rĂ©alisĂ©e. Cette idĂ©e Ă©tait fondĂ©e sur lâĂ©tude de la production dâĂ©nergie par les Ă©toiles rĂ©alisĂ©e par Bethe avant la guerre. Lorsque lâonde de choc de la bombe Ă fission traverserait le mĂ©lange de deutĂ©rium et de tritium, leurs noyaux fusionneraient en produisant beaucoup plus dâĂ©nergie que la fission. Bethe Ă©tait sceptique et rĂ©futa tous les plans proposĂ©s par Teller. LâidĂ©e fut donc mise de cĂŽtĂ© jusquâĂ la fin de la guerre. La bombe H ne fut testĂ©e quâen 1952, suite Ă une bataille politique opposant Teller Ă Oppenheimer, qui sâacheva par lâĂ©viction de ce dernier.
Teller souleva Ă©galement la possibilitĂ© thĂ©orique quâune bombe atomique puisse « enflammer » lâatmosphĂšre, suite Ă une hypothĂ©tique rĂ©action de fusion des noyaux dâazote. Selon Serber, Bethe dĂ©montra que câĂ©tait impossible mais Oppenheimer fit malencontreusement part de cette idĂ©e Ă Arthur Compton, qui « nâeut pas le bon sens de la fermer ». Cela parvint par le biais dâun document jusquâĂ Washington ce qui conduisit Ă ce que la question « soit toujours restĂ©e en suspens ». Selon Bethe, cette catastrophe ultime resurgit Ă nouveau en 1975 dans un article de magazine par H.C. Dudley, inspirĂ© par un entretien de Pearl Buck avec Compton en 1959, oĂč celle-ci comprit tout de travers. LâinquiĂ©tude nâĂ©tait pas encore totalement dissipĂ©e dans lâesprit de certaines personnes au moment du test Trinity.
| Bombe Ă insertion (Little Boy) : deux blocs de masse sous-critiques entrent en collision | |
| Bombe à implosion (Fat Man) : une boule de matiÚre fissile est compressée | |
| Bombe Ă hydrogĂšne de type Teller-Ulam (Castle Bravo) : une bombe Ă implosion provoque la fission et projette des rayons X pour amorcer la fusion dans la seconde partie du dispositif |
Le besoin dâune meilleure coordination Ă©tait clair. En septembre 1942, les difficultĂ©s rencontrĂ©es en menant les Ă©tudes prĂ©liminaires sur lâarme atomique dans des universitĂ©s dispersĂ©es Ă travers le pays plaidaient en faveur dâun laboratoire dĂ©diĂ© uniquement Ă cet effet. Ce besoin Ă©tait nĂ©anmoins Ă©clipsĂ© par la demande dâusines pour produire lâuranium 235 et le plutonium.
Bush, Ă la tĂȘte de l'OSRD, un organisme civil, demanda au PrĂ©sident Roosevelt dâattribuer Ă lâarmĂ©e les opĂ©rations Ă grande Ă©chelle en lien avec le projet dâarme atomique en croissance rapide. Roosevelt dĂ©cida que lâarmĂ©e coopĂ©rerait Ă la construction des usines de production dâuranium 235 et de plutonium. Le Corps des ingĂ©nieurs de lâarmĂ©e choisit le colonel James Marshall pour superviser cette construction.
Les scientifiques avaient explorĂ© plusieurs mĂ©thodes pour produire le plutonium et sĂ©parer lâuranium 235 mais aucune ne se prĂȘtait encore Ă la production Ă grande Ă©chelle, des quantitĂ©s microscopiques ayant seulement Ă©tĂ© prĂ©parĂ©es. Seule une mĂ©thode, la sĂ©paration Ă©lectromagnĂ©tique dĂ©veloppĂ©e par Ernest Lawrence du Radiation Laboratory de lâuniversitĂ© de Californie, semblait prometteuse. NĂ©anmoins, les scientifiques devaient continuer Ă Ă©tudier les autres mĂ©thodes possibles car la sĂ©paration Ă©lectromagnĂ©tique Ă©tait trĂšs coĂ»teuse et pouvait difficilement produire Ă elle seule suffisamment de matĂ©riaux avant la fin de la guerre.
Marshall et son adjoint, le colonel Kenneth Nichols, durent lutter pour comprendre Ă la fois ces mĂ©thodes et les scientifiques avec qui ils devaient travailler. JetĂ©s brutalement dans le domaine de la physique nuclĂ©aire, ils se sentaient incapables de distinguer entre les prĂ©fĂ©rences dâordre technique ou personnelles. Bien quâils aient dĂ©cidĂ© quâun site prĂšs de Knoxville dans lâĂtat du Tennessee conviendrait pour installer la premiĂšre usine de production, comme ils ne savaient pas quelle surface Ă©tait nĂ©cessaire, ils repoussĂšrent son acquisition. De plus, Ă cause de son caractĂšre expĂ©rimental, leur projet ne pouvait pas rivaliser avec les tĂąches plus urgentes pour lâarmĂ©e. Ainsi, lâincapacitĂ© de Marshall Ă obtenir suffisamment dâacier, nĂ©cessaire Ă dâautres productions militaires, entraĂźna des retards.
MĂȘme le choix dâun nom pour le projet dâarme atomique Ă©tait difficile. Celui choisi par le gĂ©nĂ©ral Brehon Somervell, Development of Substitute Materials, posait question car il semblait trop rĂ©vĂ©lateur.
Ă lâĂ©tĂ© 1942, le colonel Leslie Groves Ă©tait adjoint Ă la construction du Corps des ingĂ©nieurs de lâarmĂ©e et avait supervisĂ© la construction du Pentagone, le plus grand immeuble de bureaux au monde. Souhaitant une mission outre-mer, il protesta vigoureusement quand Somervell le nomma Ă la tĂȘte du projet dâarme atomique. Ses objections furent rejetĂ©es et Groves dut se rĂ©signer Ă diriger un projet qui lui paraissait avoir peu de chances de rĂ©ussir.
Sa premiĂšre dĂ©cision fut de rebaptiser le projet The Manhattan District. Ce nom venait de lâhabitude quâavait le Corps des ingĂ©nieurs de lâarmĂ©e de nommer les districts dâaprĂšs leur ville quartier gĂ©nĂ©ral (le quartier gĂ©nĂ©ral de Marshall Ă©tait Ă New York). En mĂȘme temps, Groves fut promu brigadier general, un rang jugĂ© nĂ©cessaire pour traiter avec les plus importants scientifiques impliquĂ©s dans le projet.
Une semaine aprÚs sa nomination, Groves avait résolu les problÚmes les plus urgents du projet Manhattan. Sa maniÚre énergique et efficace devient rapidement un peu trop familiÚre aux scientifiques.
Le premier obstacle scientifique majeur fut levĂ© le 2 dĂ©cembre 1942 au-dessous des gradins de Stagg Field Ă lâuniversitĂ© de Chicago, oĂč une Ă©quipe menĂ©e par Fermi dĂ©marra la premiĂšre rĂ©action nuclĂ©aire en chaĂźne auto-entretenue. Un coup de tĂ©lĂ©phone codĂ© de Compton disant : « Le navigateur italien (câest-Ă -dire Fermi) a dĂ©barquĂ© sur le nouveau monde, les indigĂšnes sont amicaux » Ă Conant Ă Washington, DC, annonça le succĂšs de lâexpĂ©rience.
Le principal problÚme industriel était de produire suffisamment de matiÚre fissile, suffisamment pure. Deux projets parallÚles furent entrepris : le premier conduisit à une bombe à uranium tandis que le second produisit deux bombes au plutonium.
La bombe lancĂ©e sur Hiroshima, Little Boy (technologie Mark I), Ă©tait faite dâuranium 235. La sĂ©paration isotopique de lâuranium fut principalement rĂ©alisĂ©e par diffusion gazeuse d'hexafluorure d'uranium (UF6), mais aussi via dâautres techniques, comme la diffusion thermique et la sĂ©paration Ă©lectromagnĂ©tique. Lâessentiel du travail de sĂ©paration eut lieu Ă Oak Ridge. La bombe Ă uranium utilisait un mĂ©canisme appelĂ© gun (canon) pour obtenir la masse critique dâuranium 235 : une masse dâuranium 235 (bullet) Ă©tait lancĂ©e dans un tube vers une autre masse dâuranium 235, crĂ©ant ainsi la masse critique nĂ©cessaire Ă l'explosion.
Usine de séparation de l'uranium à Oak Ridge :
La bombe utilisĂ©e lors du premier test Trinity et la bombe lancĂ©e sur Nagasaki, Fat Man , Ă©taient faites de plutonium 239 (technologie Mark III). Le plutonium est un Ă©lĂ©ment de synthĂšse qui, dans la forme créée par les rĂ©acteurs utilisĂ©s pour le produire, contient un isotope qui fissionne trop rapidement pour utiliser un mĂ©canisme du type gun trop lent en comparaison. Un mĂ©canisme à « implosion », utilisant une boule creuse de plutonium qui sâeffondre sur elle-mĂȘme, est plus rapide et apporte une meilleure solution au problĂšme.
Une troisiÚme filiÚre (technologie Mark II), correspondant à l'utilisation d'un gun sur du plutonium a été étudiée par une équipe placée sous la direction de William Sterling Parsons en 1943-1944. Ce projet Thin Man a été abandonné en raison de difficultés exposées précédemment.
Bien que lâuranium 238 soit inutile pour fabriquer une bombe atomique, il sert Ă produire du plutonium (comme lâuranium 235 produit des neutrons relativement lents, lâuranium 238 absorbe des neutrons et, aprĂšs un passage dans un rĂ©acteur et quelques jours de dĂ©sintĂ©gration radioactive, il se transforme en plutonium 239). La production et la purification du plutonium Ă©tait au centre des efforts au site de Hanford, utilisant des techniques mises au point en partie par Glenn Seaborg.
Le premier test d'une bombe au plutonium eut lieu le 16 juillet 1945 dans le dĂ©sert de Jornado del Muerto, dans lâĂtat du Nouveau-Mexique. Oppenheimer appela « Trinity » la tour porteuse de la bombe Gadget. Ce nom est tirĂ© d'un poĂšme de John Donne. Groves avait fait construire un caisson, surnommĂ© « Jumbo », pour rĂ©cupĂ©rer le plutonium au cas oĂč l'explosion Ă©chouerait mais comme il apparut quâun Ă©chec Ă©tait peu probable, Jumbo fut placĂ© Ă proximitĂ© de la tour pour mesurer l'impact de l'explosion.
Lâexplosion dĂ©gagea une force Ă©quivalente Ă 21 000 tonnes de TNT. En constatant la puissance phĂ©nomĂ©nale engendrĂ©e par la bombe (Jumbo resta intact mais Trinity fut rasĂ©e), Oppenheimer se rappela l'un de ses passages prĂ©fĂ©rĂ©s d'un texte Sanskrit (le Bhagavad-Gita du dieu Shiva) : « Maintenant je suis Shiva, le destructeur des mondes ».
Plus prosaïquement, son adjoint Kenneth Bainbridge, responsable des essais répondra : « à partir de maintenant, nous sommes tous des fils de putes ».
Le projet Manhattan avait ainsi atteint son objectif dans le temps record de 2 ans, 3 mois, et 16 jours.
Aujourd'hui, le site de l'explosion expérimentale est marqué par un monolithe conique noir de silice, résultat de la fusion du sable sous l'effet de la chaleur provoquée par l'explosion.
Les Bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki ont eu lieu les 6 et 9 août 1945. Les actes de capitulation du Japon, sont signés le 2 septembre, mettant officiellement fin à la Seconde Guerre mondiale. Deux autres essais nucléaires ont lieu durant l'été 1946, lors de l'opération Crossroads.
LâAtomic Energy Act est signĂ© le 1er aoĂ»t 1946, planifiant le transfert de l'ensemble des activitĂ©s du projet Manhattan Ă la commission de l'Ă©nergie atomique des Ătats-Unis. Le 1er janvier 1947 tous les travaux concernant l'Ă©nergie nuclĂ©aire sont transfĂ©rĂ©es Ă la commission de l'Ă©nergie atomique. Le Manhattan Engineer District est dĂ©mantelĂ© le 15 aoĂ»t. Les activitĂ©s du National Defense Research Committee et de l'Office of Scientific Research and Development sont transfĂ©rĂ©es au DĂ©partement de la DĂ©fense le 31 dĂ©cembre 1947.
Des efforts similaires furent entrepris en URSS (sous la direction d'Igor Kourtchatov et sâappuyant sur les fuites de scientifiques de lâĂ©quipe de Los Alamos, Klaus Fuchs et Theodore Hall), en Allemagne (sous la direction de Werner Heisenberg) et au Japon.
Le projet Manhattan reprĂ©sente, avec le dĂ©veloppement du dĂ©chiffrement et du radar, une des grandes percĂ©es technologiques des Ătats-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale.
Le projet coûta au total presque 2 milliards USD en 1945 ce qui représente environ 21 milliards USD en 1996(en) [1].
| Site ou projet | Coût en USD de 1945 | Coût en USD de 1996 |
Oak Ridge (total)
|
1 188 352 000
|
13 565 662 000
|
| Handford Engineer Works | 390 124 000 | 4 453 470 000 |
| Matériel spécial | 103 369 000 | 1 180 011 000 |
| Los Alamos | 74 055 000 | 845 377 000 |
| Recherches, expériences, développement | 69 681 000 | 795 445 000 |
| Frais généraux, frais du gouvernement | 37 255 000 | 425 285 000 |
| Fabriques d'eau lourde | 26 768 000 | 305 571 000 |
| TOTAL | 1 889 604 000 | 21 570 821 000 |
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