Ulysse (en grec ancien Ὀδυσσεύς / en latin Odusseús, Ulixes, puis par déformation Ulysses) est un des héros les plus célèbres de la mythologie grecque. Roi d'Ithaque, fils de Laërte et d'Anticlée, il est marié à Pénélope dont il a un fils, Télémaque. Il est célèbre pour sa métis (« intelligence rusée »), qui rend son conseil très apprécié dans la guerre de Troie à laquelle il participe. C'est encore par la métis qu'il se distingue dans le long périple qu'il connaît au retour de Troie, chanté par Homère dans son Odyssée.
Chez le Pseudo-Apollodore, qui organise les récits de la mythologie grecque en un ensemble chronologique globalement cohérent, la mort d'Ulysse, annoncée par une prophétie, marque la fin de l'âge des héros.
Ulysse est le personnage central du poème de l’Odyssée, à laquelle il donne son nom.
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Le nom d'Ulysse existe sous plusieurs formes en grec ancien ; beaucoup d'entre elles possèdent un doublet en λ : Ὀλυσσευς, Ὀλυσευ, etc., d'où l'emprunt latin Ulixēs.
L'étymologie du nom est sujette à discussions[1]. À la suite d'Homère[2], le Petit Larousse des mythologies[3] le rattache au verbe ὀδύσσομαι / odússomaï, « être irrité, se fâcher ». Ainsi, au chant XIX de l’Odyssée, Autolycos le grand-père est invité à choisir un nom pour son petit-fils qui vient de naître, et il déclare :
« Comme j'arrive ici fâché contre beaucoup de gens,
hommes et femmes sur la terre qui nourrit les hommes,
Que cet enfant se nomme Le Fâché[4]. »
Mais cette étymologie tardive et conjecturale représente plus un jeu de mots qu'une véritable étymologie. Paul Faure de son côté rapproche la forme latine Olixès du radical grec ολιγ- / olig- au sens de petit[5]. Force est de reconnaître en définitive que le nom d'Ulysse reste fondamentalement inexpliqué[6].
Enfin, le nom d'Ulysse donne naissance à quelques dérivés : Ὀδυσσεία / Odusseía (l’Odyssée), Ὀδὐσσειον / Odússeion (sanctuaire d'Ulysse) et Ὀλισσεῖδαι / Olisseîdai, nom d'une phratrie à Thèbes et Argos.
Chaque fois qu'Homère évoque le royaume d'Ulysse, il nomme toujours un archipel composé de quatre îles, et qui correspond à l'archipel actuel des îles ioniennes : Ithaque, Doulichion qu'on peut identifier à l'actuelle Leucade, Samé, aujourd'hui Céphalonie, et Zakynthos. Parlant de ces îles, Ulysse précise qu'elles sont « habitées » , νῆσοι πολλαὶ ναιετάουσι[7], affirmant ainsi qu'il exerce son pouvoir politique sur leur peuple. Loin de se réduire à la seule île d'Ithaque, le royaume d'Ulysse est donc constitué d'un véritable bassin méditerranéen délimité au nord-est par de multiples îles et îlots comme ceux aujourd'hui nommés Arkoudi, Méganisi, Oxia et les Échinades[8]. Les ressources naturelles de ces îles sont précisées : Ithaque et Doulichion produisent du blé mais aussi du vin, Ithaque, « bon pays à chèvres et à porcs[9] », possède en outre des forêts, tout comme Zakynthos. Quand Télémaque dresse le catalogue des nobles pouvant prétendre à la main de Pénélope, il livre une précieuse indication sur les ressources en hommes de ces différentes composantes du royaume : de Doulichion sont venus « cinquante-deux jeunes gens distingués », tandis que d'Ithaque n'en sont venus que douze[10]. Ithaque apparaît ainsi la moins riche, mais l'exploitation de l'ensemble du royaume et les richesses tirées du commerce et des expéditions maritimes permettent à son roi de mener grand train. Ulysse affirme en outre : « J'habite dans Ithaque[11] », indiquant par là que le siège politique de son royaume se trouve sur cette île.
Depuis longtemps hellénistes et archéologues ont cherché à retrouver les vestiges du palais d'Ulysse. Homère situe ce palais « au pied du mont Néion[12] », et à une hauteur suffisante pour apercevoir les bateaux dans la rade et le port, en distinguant les manœuvres des marins[13]. Des fouilles archéologiques ont été menées par l'École britannique d'Athènes à partir de 1930 sur les hauteurs du village actuel de Stavros, au nord d'Ithaque, au lieu-dit Platreithrias, en grec Πλατρειθρίας. Le site est aujourd'hui familèrement appelé The School of Homer. Ces fouilles ont mis au jour les restes d'un important bâtiment sur deux niveaux à onze mètres de différence de hauteur, avec assises de pierre de grande taille, murailles et escaliers taillés à même le rocher au flanc de la colline. En outre, les travaux d'aménagement d'une fontaine en sous-sol ont été formellement datés du XIIIe siècle avant J.C. Des fragments de poterie d'époque mycénienne et des tablettes de terre cuite en Linéaire B ont été récemment découverts. De ces hauteurs, on a vue sur les rades d'Ormos Polis et de Frikès. En 2011, les fouilles se poursuivent sur ce site, menées par la mission archéologique de l'Université de Ioannina et les professeurs d'archéologie préhistorique Athanase Papadopoulos et Litsa Kondorli sont déjà convaincus de reconnaître là le palais d'Ulysse[14].
Au moment du déclenchement de la guerre de Troie, Ulysse, persuadé par les arguments de Ménélas et Agamemnon, quitte Ithaque pour prendre part à la guerre dans le camp achéen — alors qu'une prophétie lui a prédit un retour semé d'embûches. Selon d'autres versions[15], il est lié par le serment de Tyndare, obligeant les prétendants malheureux à la main d'Hélène à aider celui qui l'emporterait. Ulysse, qui a entre temps épousé Pénélope et ne veut pas laisser son jeune fils Télémaque, simule alors la folie pour éviter de partir à la guerre, labourant un champ avec un attelage composé d'un bœuf et d'un cheval et y semant du sel (ou des pierres, selon les versions). La ruse est éventée par Palamède[16]. En effet, il va placer Télémaque au milieu du champ que laboure son père, qui, pour ne pas le blesser, révèle sa lucidité. Ulysse est contraint de rejoindre le camp grec. Dans l’Iliade, il est représenté comme un roi sage, favori d'Athéna, et habile orateur. Il occupe, de ce fait, une place d'honneur dans le Conseil des rois.
Lors de l'une de ces assemblées, il châtie le manant Thersite, qui prétend contester la parole des rois, en le frappant de son bâton de commandement. Jugé digne de confiance par les autres rois, il est chargé par Agamemnon de récupérer Briséis auprès d'Achille, après avoir en vain plaidé auprès de ce dernier retranché dans sa tente. C'est également lui qui est chargé des ambassades : avec Ménélas, il se rend à Troie pour négocier le retour d'Hélène, enlevée par Pâris. Ami du jeune guerrier Diomède, il l'accompagne dans la capture de l'espion Dolon. Selon une légende cyclique, ils dérobent également tous deux le Palladium.
Après la mort d'Achille, Ulysse vainc en duel Ajax fils de Télamon, et remporte les armes du Péléide. Enfin, il est l'auteur du stratagème du cheval de Troie, évoqué dans l’Odyssée et les épopées cycliques. Il prit part à la guerre à la tête de douze nefs.
La guerre de Troie ayant pris fin, Ulysse erre sur la mer après avoir provoqué le courroux de Poséidon. Ses errances comprennent notamment l'épisode des sirènes poussant grâce à leurs chants enchanteurs, les navires vers les récifs ; Ulysse, prévenu par Circé, demande à son équipage de se boucher les oreilles avec de la cire ; quant à lui, il se fait attacher au mât du bateau car il voulait écouter leur chant. Dans un autre épisode, Ulysse lutte contre le cyclope du nom de Polyphème, un fils de Poséidon, dont il crève l'œil grâce à un pieu après l'avoir enivré ; le cyclope, blessé, lance d'énormes rochers en direction d'Ulysse qui le manquent et s'abiment dans la mer ; on identifiait certains îlots de la mer Ionienne à ces rochers ; au cours de nouvelles aventures, Ulysse rencontre la nymphe Calypso qui le garde sur son île durant sept ans et lui offre l'immortalité, il découvre le peuple des Lotophages et affronte aussi la magicienne Circé, connue pour avoir le pouvoir de transformer les hommes en animaux.
Ulysse se rend au pays des Cimmériens, qui sont dans l’Odyssée les Enfers ou royaume d'Hadès : c'est l'épisode de la Nekuia. Il y rencontre les ombres errantes de nombreux héros qu'il a côtoyés : Agamemnon, Achille devenu le roi du monde des ombres, Ajax fils de Télamon... Au bout de vingt ans, lorsqu'il rentre à Ithaque, sa patrie, déguisé en mendiant, il tue les prétendants de sa femme Pénélope et la retrouve, elle et son fils Télémaque.
Dans l’Odyssée, Ulysse n'a qu'un fils, Télémaque, qu'il a eu de son épouse Pénélope. D'autres sources lui prêtaient cependant plusieurs autres enfants :
La mort d'Ulysse n'est pas racontée dans l’Odyssée, qui s'achève à son retour à Ithaque, mais l'ombre du devin Tirésias prédit à Ulysse, au chant XI (v.134-136), qu'il connaîtra une mort douce et heureuse, qui lui viendra « de la mer » ou l'atteindra « hors de la mer », selon le sens que l'on donne à la préposition ἐξ[18].
En revanche, la mort d'Ulysse est relatée dans une autre épopée du Cycle troyen, la Télégonie, attribuée à Eugammon de Cyrène, et dont nous ne connaissons qu'un résumé très postérieur attribué au grammairien Proclos. Selon la Télégonie, Télégonos, fils d'Ulysse et de Circé, fit le voyage à Ithaque avec quelques compagnons pour connaître son père. Ayant été jeté sur les côtes d'Ithaque sans le connaître, il alla faire des vivres avec ses compagnons qui se livrèrent au pillage. Ulysse, à la tête des habitants d'Ithaque, vint pour repousser ces étrangers : il y eut combat sur le rivage, et Télégonos frappa Ulysse d'une lance dont le bout était fait d'un dard venimeux de raie, accomplissant ainsi la prédiction de Tirésias dans l’Odyssée. Ulysse, mortellement blessé, se souvint alors d'un oracle qui l'avait averti de se méfier de la main de son fils ; il s'informa de l'identité de l'étranger et de son origine. Il reconnut Télégonos et mourut dans ses bras. Athéna les consola tous les deux, en leur disant que tel était l'ordre du destin : elle ordonna même à Télégonos d'épouser Pénélope et de porter à Circé le corps d'Ulysse pour lui faire rendre les honneurs de la sépulture.
Sur le plan symbolique, l'étude des interpolations de textes d'époques et de styles différents dans l’Odyssée semble montrer[réf. nécessaire] qu'il s'agissait à l'origine d'un parcours initiatique symbolique, transformé par Homère en un récit de voyage géographique rappelant peut-être des courants de navigation antiques entre les Pélasges, les Peuples de la Mer, les Phéniciens et l'Asie Mineure. À part Troie et la Sicile, la plupart des lieux cités dans l’Odyssée sont difficiles à identifier. La localisation de l'Ithaque décrite par Homère est elle-même sujet à caution : certains auteurs[réf. nécessaire] pensent qu'il s'agit de l'actuelle Céphalonie, et l'Ithaque actuelle pourrait alors être la Phéacie homérique (souvent identifiée dans l'actuelle Corfou), car d'une part un village du nom de Φεάκοι (Phéakoi) était localisé sur l'île, à Platithrias[19], et d'autre part le nom populaire de l'île, Θιάκη, « Thiaki », pourrait venir de Φεάκια (Phéakia: il ne serait alors pas une déformation d'Ιθάκη - Ithaque).
D'importantes découvertes archéologiques effectuées dans la grotte de Loïzos à Port Polis, au nord d'Ithaque, permettent d'affirmer qu'un culte a été rendu à Ulysse[20]. Cette grotte, aujourd'hui à demi-submergée et écroulée à la suite de plusieurs tremblements de terre, a en effet été un sanctuaire depuis l'âge du Bronze ancien jusqu'à l'époque romaine. En tant que sanctuaire, elle était fermée, placée sous l'autorité de prêtres et gardée par des officiers de la cité. On y a retrouvé entre autres les restes de trépieds en bronze, tout semblables à ceux qui furent offerts à Ulysse par les Phéaciens[21], restes exposés aujourd'hui dans le petit musée de Stavros. Dans l'antiquité, de tels trépieds étaient des objets de prestige et de prix, « exclusivement destinés à des usages cérémoniels dans les palais des princes ou à des usages cultuels dans les temples des dieux » écrit l'ethnologue Jean Cuisenier. Ils constituaient également le prix offert aux vainqueurs des jeux funèbres en l'honneur des héros. Or, au IIIe siècle encore, on célébrait à Ithaque des jeux appelés Ὀδύσσεια, Odysseia, en l'honneur d'Ulysse. L'analyse des bronzes de la grotte Loïzos permet de les dater du VIIIe siècle avant J.C., ils sont donc très postérieurs à l'époque d'Ulysse, héros du XIIIe siècle. Des masques en terre cuite hellénistiques ont aussi été découverts et surtout un tesson de terre cuite de masque votif portant en toutes lettres, et parfaitement déchiffrable, une dédicace à Ulysse : ΕΥΧΗΝ ΟΔΥΣΣΕΙ, « prière (ou vœu) à Ulysse ». Ce fragment daté du IIIe-IIe siècle av.J.C., aujourd'hui célèbre, atteste sans contestation possible qu'en ces lieux un culte était rendu au héros divinisé ou au dieu Ulysse.
Quelle était la signification de ce culte ? L'île d'Ithaque était un point de passage obligé pour tous les matelots, capitaines de navires ou chefs d'expéditions en route vers la mer Adriatique, la mer de Sicile ou la mer Tyrrhénienne. Grands navigateurs, les Grecs ont eu besoin de reconnaître des routes maritimes aisément navigables vers l'Ouest, de repérer des mouillages, des amers, et de connaître les régimes des vents et des courants. Ulysse lui-même dit que sa navigation est « une recherche des portes (ou passes) de la mer », πόρους ἁλὸς ἐξερεείνων[22]. Dans ces aventures qui précèdent les expéditions pour la fondation de colonies, la grotte a servi à célébrer une liturgie appropriée pour prononcer avant l'embarquement un vœu qu'on imagine identique à celui qu'Ulysse dans sa nostalgie d'Ithaque répète si souvent : « Puissé-je au logis retrouver sains et saufs ma femme et tous les miens ![23] » ; et en cas de retour heureux, matelots et capitaines pouvaient y déposer une offrande à Ulysse, ce héros du νόστος, du grand retour, « l'homme aux mille ruses », modèle exemplaire de la métis grecque.
Le personnage d'Ulysse n'a cessé d'inspirer poètes et écrivains, tantôt comme personnage de la mythologie, tantôt comme source d'une réécriture ou d'une actualisation du mythe. Les poètes ont vu certains aspects de la personnalité d'Ulysse : Dante évoque Ulysse, homme de ruse et de vengeance, au Chant XXVI de l'Enfer, première partie de la Divine Comédie :
« ...et je voulais te demander qui est dans ce feu, si divisé à son sommet qu’on dirait qu’il s’élève du bûcher sur lequel Étéocle fut mis avec son frère ? Il me répondit : « Là dedans sont tourmentés Ulysse et Diomède ; ils sont ensemble emportés par la vengeance, comme ils le furent par la colère[24]. »
Joachim du Bellay chante le voyageur au début du sonnet 31 des Regrets[25] avec le célèbre vers : « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ». Dans son recueil Alcools, (1920) Apollinaire exalte « le sage Ulysse », fidèle à Pénélope, dans deux strophes de la Chanson du Mal-Aimé.
Romanciers et dramaturges ont réinterprété le personnage et son mythe : Ulysse (1922), roman le plus connu de James Joyce, est une transcription de l’Odyssée (organisation en chapitres, symbolisme des aventures, ...) sur une journée de personnages de Dublin, dont l'artiste qui y joue le rôle de Télémaque. Le mythe d'Ulysse a aussi inspiré à Jean Giono Naissance de l'Odyssée. Mais dans ce roman, Ulysse est un coureur de jupons qui invente l’Odyssée pour justifier sa longue absence. Le personnage d'Ulysse intervient dans la pièce La guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux (1935) comme l'homme de la négociation, lucide et réaliste. Enfin, dans le roman Ulysse from Bagdad (2008), Eric-Emmanuel Schmitt réinterprète le personnage et les aventures d'Ulysse sous la forme d'un clandestin qui, partant d'Irak, tenterait de gagner Londres.
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